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Biblio LE DENI Enquête sur l’Église et l’égalité des sexes

Maud Amandier, Alice Chablis Le Déni. Enquête sur l’Église et l’égalité des sexes Préface de Joseph Moingt, Paris, Bayard, 2014, 392 p., 18 €   (Reçu de Je@n Combe)

A lire absolument !

Cet ouvrage passe en revue de manière approfondie une armée de discours ecclésiastiques qui enferment la femme dans une prison dorée : une identité fictive, déterminée par son sexe et la « loi naturelle », et par voie de conséquence sa prétendue vocation voulue censé- ment par Dieu autant que par ladite nature, qui serait pour toujours et à jamais d’aider, d’obéir, de se taire et de servir… les hommes (les enfants, les malades, les pauvres, les vieux, etc.). Cette montagne de considérations édifiantes se dévoile petit à petit dans les discours et encycliques des papes depuis plus d’un siècle et demi, de Grégoire XVI au pape Fran- çois, en passant entre autres par Léon XIII, Pie IX, Pie XI, Paul VI, Jean-Paul II surtout, et Benoît XVI. Leurs déclarations, proférées non sans solennité depuis la cathedra Petri, enferment la femme dans une sorte de piège conceptuel, dans la mesure où ils répètent les uns après les autres, en substance, que pour éviter d’être une nouvelle Ève tentatrice, il lui faudrait prendre pour modèle Marie, vierge et mère. L’ouvrage démontre l’impasse de cette injonction qui, pour traditionnelle qu’elle soit, n’en est pas moins contradictoire et invivable. Il s’étonne à bon droit de son règne pluri – séculaire et invite à ouvrir les yeux. Comment a-t-on pu proposer à des générations de femmes, comment ont-elles pu accepter, sinon sur fond de docilité et de confiance, en l’occurrence abusées, cet idéal inaccessible ? Comment des générations de religieuses ont-elles pu vivre la spiritualité officielle de leurs vœux, qui fait d’elles à la fois des vierges, des mères (on les appelle ainsi…) et de chastes épouses mystiques du Christ ? Comment, depuis Gré- goire VII, autant de prêtres voués au célibat sacerdotal ont-ils accepté de vivre sans autres femmes que des femmes-mères et des femmessœurs ? Comment ne pas s’étonner du décalage entre le fleuve intarissable qui charrie en toute saison historique, mais surtout depuis un siècle et demi, les encycliques en série sur la femme, la féminité, la vocation de la femme divinement révélée dans l’Écriture, et le piteux ruisseau, souvent à sec, des déclarations magisté- rielles sur l’homme (au masculin), la masculinité du Sauveur, la vocation de l’homme, sa sexualité, la signification du célibat ecclésiastique (p. 169 et suiv.) ? Comment vivre une vie affective digne de ce nom, sans trouver des ersatz plus ou moins névrotiques, y compris le dévouement suractif jusqu’à l’épuisement ou la dépression ? Si le Déni reprend un combat qui était déjà celui de femmes comme France Quéré (1936-1995) il y a bientôt quarante ans (la Femme avenir date de 1976), l’originalité de ce livre est double. Du point de vue 16-Bibliotheque-Esprit-12-2014_Mise en page 1 24/11/14 10:45 Page146 Librairie 147 méthodologique, c’est d’avoir opté pour l’analyse serrée des textes pontificaux consécutifs à la prodigieuse vague d’apparitions mariales du XIXe siècle ; un choix intelligent, dans la mesure où ces textes excellent à synthétiser la tradition des discours chrétiens sur la femme. Or personne encore, sauf erreur, n’avait pris le temps de scruter avec autant d’endurance tous ces discours à la file, dont on découvre combien ils sont nombreux, répétitifs et bloquants. C’est bien parce que le sujet abordé, l’égalité des sexes, est « systémique » par excellence et rejaillit sur tout, qu’il fait peur et que le livre continue de susciter de farouches résistances. Jamais encore je n’avais lu une telle remise en question de ce qui, pour un catholique, voire audelà, pour un homme ou une femme de culture chrétienne, paraît aller tellement de soi. Jamais, par exemple, je n’avais rencontré une lecture aussi critique de la scène de l’Annonciation (voir p. 31 puis 78-82, et passim), en tant que texte clé du consentement sans condition ni consultation préalable, qui a tant contribué à faire du Fiat !, de l’obéissance, un idéal. Pour un théologien frotté d’histoire de l’art comme je le suis, ce fut décapant. Mais je pourrais en dire autant de leur lecture des textes évangé- liques racontant l’onction à Béthanie, la rencontre avec la Samaritaine, Jésus chez Marthe et Marie, le Lavement des pieds (p. 293-296) ou l’annonce par les femmes de la Résurrection aux disciples incrédules (p. 300-302)… Leur place dans les Évangiles, la considération que Jésus leur accorde, voilà qui donne à penser. Impossible de gommer leur rôle inaugural, par exemple : Avant que Paul ne soit apôtre, les femmes avaient déjà propagé l’Évan gile du Christ (p. 360). Les deux auteures établissent sans peine que les discours pontificaux s’appuient tous sans exception sur une lecture plus ou moins litté- raliste et fossilisée d’un petit nombre de textes, en particulier ceux de la Genèse, du second récit de la création de la femme en particulier, celui qui la montre créée « en second » à partir de l’homme (Gn 2,21-22), pour le « seconder », mais aussi de certains textes pauliniens, toujours les mêmes (ils sont listés p. 298 : Éph 5, 1 Co 11, 1 Tm 2…), leur interprétation par les papes faisant fi des genres littéraires et donnant une prolongation indéfinie à des catégories patriarcales et machistes. Or cellesci, faut-il le dire, ne sont plus en phase ni avec la science de l’Écriture sainte au point où elle en est parvenue depuis la fin de la crise moderniste et le formidable renouveau des études bibliques, ni avec la mentalité des sociétés occidentales, dont les aspirations, souvent nées de l’Évangile, ne sauraient être réduites, comme certains papes l’ont donné à entendre, à une fascination pour l’égalitarisme, le plaisir, le consumérisme, l’individualisme, l’égoïsme et la facilité, et encore moins à une révolte jalouse contre le pouvoir des hommes – ce qu’ont soutenu des papes comme Pie XI (voir p. 160 : un texte dont il est permis de dire qu’il est accablant), Jean-Paul II, qui fait figure de « repoussoir pour les 16-Bibliotheque-Esprit-12-2014_Mise en page 1 24/11/14 10:45 Page147 femmes modernes » (Hans Küng, cité p. 108), et Benoît XVI à sa suite. À prolonger ses façons de disserter au sujet de la femme-en-soi, l’Église est condamnée non seulement à décevoir et à se couper des générations actuelles, comme en avertissent les enquêtes de sociologie religieuse, mais aussi, et c’est beaucoup plus grave, à se rater ellemême, si je puis dire, à s’éloigner du noyau dur, fécond, précieux, libé- rant et inclassable de l’enseignement de Jésus, de sa façon de traiter les femmes en personnes, à l’égal des hommes. Ni suiviste ni révolutionnaire, Jésus développe un enseignement et une manière d’être qui échappent à toutes les récupérations, comme le montre si bien Hans Küng dans son Jésus1. Si le livre est précieux et si stimulant, c’est moins par le constat qu’il établit, d’un monumental blocage, que par la tâche urgente, et d’avenir, qu’il désigne en creux pour le christianisme. Qu’il soit frustrant pour une part, et ne réponde pas à toutes les curiosités qu’il éveille, c’était fatal. Qu’il dérange, également. S’il ne pratique aucunement l’ironie ni ne se rend coupable d’aucun jugement ni d’aucune diffamation, il présente un aspect de réquisitoire, il ne faut pas le nier. À se focaliser sur les déclarations des pontifes récents, il prive aussi le lecteur d’une vision plus globale et équilibrée du problème abordé. Ainsi, entre le Nouveau Testament et les papes de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle, dans ce livre, la galerie des témoins est clairsemée. Augustin fait bien quelques apparitions (peu valorisantes, à propos de son « invention » du péché originel), puis Gré- goire VII et saint Thomas d’Aquin (ce dernier en mauvaise part, p. 152- 154 : en tant que commentateur des textes pauliniens, en 1 Co 11 et 1 Tm 2, exigeant que la femme reste soumise à son mari, et se voile !), et c’est à peu près tout. On eût rêvé que soit mis en relief, non pour noyer le poisson, et encore moins pour submerger le lecteur, mais comme une des données du statut de la femme en christianisme, le nombre non négligeable de chrétiennes sortant du lot. Mais le mieux est parfois l’ennemi du bien. Le livre est déjà touffu et le risque était grand de le rendre indigeste. Le déséquilibre structurel entre les sexes, de toute façon, est indéniable. Les nuances ne changeront rien au diagnostic. Que l’Église, par exemple, ait déclaré quatre femmes « docteures de l’Église » est un fait dûment mentionné (p. 297), mais les auteures soulignent à bon droit qu’elles ne sont que quatre, contre trente docteurs (p. 297). Toutes les femmes n’ont pas été « au service », certaines ont été « au pouvoir », c’est entendu, c’est peut-être même une particularité de l’histoire concrète du christianisme que de permettre des exceptions à la règle ressassée, et de comporter une étonnante galerie de femmes capables d’en remontrer aux hommes et faisant la démonstration de leur talent (voir à ce sujet les travaux d’Élisabeth Dufourcq). Mais cela ne saurait servir de faux-fuyant : ces personnalités Bibliothèque 1. Hans Küng, Jésus, Paris, Le Seuil, 2014, réédition remaniée d’Être chrétien [1974], trad. de l’allemand par Henri Rochais et André Metzger, Paris, Le Seuil, 1978. 148 16-Bibliotheque-Esprit-12-2014_Mise en page 1 24/11/14 10:45 Page148 qui, à certains égards, font songer aux femmes à trempe de la Bible restent hors norme. Et toutes les autres ? Dans le livre, c’est l’Église, la catholique surtout, qui est sinon la cible du moins le point de mire, et les textes des hiérarques catholiques qui sont examinés. Et de fait, c’est d’elle (et d’eux) que proviennent la plupart des discours qui bloquent l’évolution des mentalités des fidèles à ce sujet. Les Églises orthodoxes, assurément, ne sont pas moins patriarcales, mais notoirement moins bavardes, si je puis me permettre. Et le mariage des prêtres ne leur est pas un problème. Chez les protestants, l’existence des femmes pasteures est maintenant un acquis définitif. Idem chez les anglicans, qui, après dix années de débat houleux, commencent à nommer des femmes évêques. Et ailleurs, se demandera-t-on ? Et au-delà ? L’horizon de la question mérite d’être élargi. Qu’en est-il de l’égalité des sexes, de l’accès de la femme à des fonctions de commandement et de gestion du sacré, en Afrique traditionnelle, ou dans les nations où domine l’islam ? Qu’en est-il réellement en Inde, en Chine et au Japon ? La question soulevée par le Déni concerne l’ensemble des religions, et même le monde tout court en voie de mondialisation. Quand on songe à la situation des femmes ici et là dans le monde, on se convainc facilement qu’elle est le plus souvent pire ailleurs qu’en Europe ou en Amérique du Nord, pour faire simple. Naturellement, le progrès sur ce plan n’est pas l’affaire du seul christianisme. Mais l’on ne voit pas comment « les hommes et les femmes de bonne volonté » pourraient parvenir à instaurer ou du moins contribuer à instaurer une radicale égalité des sexes tant que le christianisme se refusera à balayer devant sa porte, c’est-à-dire à bouger, et à bouger significativement, autrement qu’en accordant à quelques femmes des postes de prestige, autrement qu’en leur permettant à dose homéopathique de lire l’Évangile et de prê- cher lors des obsèques, autrement, même, qu’en se demandant gravement si la prieure des monastères peut présider une ADAP (assemblée dominicale sans prêtre), autrement encore qu’en acceptant de discuter timidement de l’ordination des femmes, éventualité contre laquelle jamais aucun argument rationnel, il faut que cela se sache, n’a pu être fourni (voir p. 308-311). De la même façon, affirmer haut et fort, avant même que se tienne le synode tant attendu sur la famille, comme vient de le faire le cardinal Gerhard Ludwig Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi2, malgré les propositions courageuses d’ouverture du cardinal Kasper, que l’indissolubilité du mariage est « absolue » (sic) et que l’Église ne peut donc rien faire en faveur des divorcés remariés parce que la Loi de Dieu (sic) exclut formellement de les admettre aux sacrements de l’eucharistie et de la réconciliation, c’est faire fi du fait que l’offre de la grâce du Christ a quelque chose d’inconditionnel et donc d’incompatible avec de telles déclarations. Sur ce point comme sur bien d’autres, le Déni est éloquent et 2. La Croix, 31 juillet 2014, p. 13. Librairie 149 16-Bibliotheque-Esprit-12-2014_Mise en page 1 24/11/14 10:45 Page149 convaincant (voir en particulier p. 350-352). Même la très lassante question de l’ordination des femmes paraît presque anecdotique face aux nombreuses situations où, dans le monde, les femmes se trouvent en position d’infériorité, dépossédées de leur liberté, livrées à des lois et des injonctions élaborées par des hommes. Tant que le christianisme ne déconstruira pas son interprétation biblique de la « faute à Ève », et n’en tirera pas chez lui les consé- quences, il y a peu de chance, en l’état actuel des choses, que d’autres religions le fassent à sa place. François Bœspflug

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  • L’Église et les droits des femmes La femme a-t-elle donc été créée pour aider l’homme masculin ?

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