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En Suisse : Par amour, le prêtre renonce au célibat et à sa paroisse

Par amour, le prêtre renonce au célibat et à sa paroisse

Grisons / Un curé populaire a annoncé en pleine messe sa démission. Amoureux, il veut vivre librement sa relation avec une femme.

La commune de Brigels, dans les Grisons, se cherche un nouveau curé.

La commune de Brigels, dans les Grisons, se cherche un nouveau curé.
Image: Keystone

Par Lucie Monnat ABO+Mis à jour à 08h25

Son amour n’était plus exclusivement dédié à Dieu. Dimanche passé, le jeune curé de Brigels (GR) Marcel Köhle a fait part de son choix difficile auprès de ses fidèles. «Après une longue et intensive réflexion, il m’est clairement apparu que je voulais vivre librement ma relation avec une femme», a-t-il déclaré en pleine messe. Le prêtre grison a ainsi présenté – à regret – sa démission avec effet immédiat à l’Évêché de Coire, après sept ans de bons et loyaux services.

Moderne, branché sur les réseaux sociaux, Marcel Köhle, 35 ans, était très aimé de ses paroissiens. Son départ surprise crée émoi et colère au sein de la communauté. Pas contre lui, mais bien envers la règle rigide du célibat des prêtres imposée par l’Église catholique, responsable de la perte de leur curé.

Par voie de communiqué, l’Évêché ultraconservateur de Coire prend acte de la démission «pour des raisons personnelles», mais ne commente pas. Pourtant, qu’il le veuille ou non, le débat sur le célibat des prêtres est relancé. «S’il était le seul, ce serait encore discutable. Mais ce n’est clairement pas le cas», s’énervait lundi soir le président du conseil de paroisse de Brigels, Sep Cathomas, au micro de l’émission alémanique «10vor10».

Difficile de chiffrer le phénomène des prêtres défroqués. Ni la conférence des évêques de Suisse ni l’Évêché de Genève, Lausanne et Fribourg ne tiennent de statistiques sur la question, tandis que l’Évêché de Coire était injoignable mardi. Celui de Bâle évoque quant à lui «quatre ou cinq» cas de prêtres ayant décidé de «suivre une autre voie», sans préciser le motif de leur départ.

Réalité silencieuse

Témoignages du poids de cette règle datant du XVIe siècle, il existe des groupes tels que Priester in Beziehungen Schweiz ( ndlr: prêtres en couple de Suisse), l’association ZöFra, ouverte aux femmes touchées par le célibat des prêtres en Suisse, ou encore, plus tabou, l’association des membres du clergé homosexuels Adamim – Verein Schwule Seelsorger Schweiz. Le premier groupe n’existe aujourd’hui plus. «Il n’y avait plus assez d’intérêt. Les jeunes se débrouillent autrement», nous explique-t-on.
ZöFra, qui vient en aide aux femmes et aux prêtres déchirés par leurs amours clandestines, a publié en 2014 des statistiques intéressantes: en vingt ans d’existence, ZöFra a eu connaissance de 539 femmes et 509 prêtres concernés. «La différence des chiffres entre femmes et hommes vient du fait que plusieurs prêtres ont eu ou ont encore des relations multiples. Le champion hors catégorie est un prêtre polonais qui a eu quatre relations féminines en six ans», précise l’association. Une centaine d’enfants ont ainsi été engendrés alors que leur père officiait encore pour le Seigneur.

Évolution et exceptions

L’association ZöFra se dit pourtant elle aussi «nettement moins active depuis quelques années». «Beaucoup moins de femmes s’adressent à nous, et celles qui le font n’ont que de petites questions à nous poser. Nous ne savons pas pourquoi, s’étonne l’une des membres du comité, Beatrice Bucher. Peut-être que les jeunes femmes sont maintenant plus indépendantes, mieux formées, et gèrent la situation toutes seules.»

Le tabou est-il en train de s’affaiblir? Les principaux concernés sont souvent réticents à s’exprimer (lire l’encadré). Reste que, depuis quelques années, plusieurs prêtres se sont affichés publiquement avec leur compagne. En Suisse alémanique, l’une des figures du combat contre le célibat des prêtres s’appelle Josef Hochstrasser. Ancien prêtre et biographe d’Ottmar Hitzfeld, l’ancien entraîneur de l’équipe nationale de football, ce Lucernois a été démis de ses fonctions il y a 40 ans pour avoir aimé l’une de ses paroissiennes.

«Il y a une évolution positive, le pape François s’est montré ouvert au dialogue. Mais c’est certain que cela prendra du temps, et il reste de nombreux obstacles»

En Suisse romande, il existe deux prêtres qui sont parvenus à vivre mariage et prêtrise en même temps. Le premier officie à la cure de Semsales (FR), il est marié depuis plus de vingt ans et père d’une fille. Roumain d’origine, Alexandru Tudor était prêtre orthodoxe avant de se tourner vers le catholicisme. L’Église accepte ainsi les prêtres mariés s’il s’agit de «convertis» orthodoxes, protestants ou anglicans.

L’Église fait aussi des exceptions lorsqu’il s’agit d’Églises catholiques de rite oriental. C’est le cas de Naseem Asmaroo, Irakien d’origine établi à Yvonand (VD) et marié depuis 2010. Il a été ordonné prêtre en novembre 2017 pour la communauté chaldéenne en Suisse – une Église orientale pleinement unie à l’Église catholique depuis le XVIe siècle. Dans les deux cas, la démarche a fait l’objet d’une autorisation de la part de l’évêché et de Rome.

Malgré tout, la levée de la règle du célibat n’est pas pour demain. «Il y a une évolution positive, le pape François s’est montré ouvert au dialogue, note Beatrice Bucher. Mais c’est certain que cela prendra du temps, et il reste de nombreux obstacles.» (24 heures)

Créé: 18.07.2018, 08h25

Un sujet extrêmement délicat à aborder

La difficulté d’obtenir des témoignages révèle également le tabou qui règne autour de la question. Marcel Köhle ne souhaite à présent plus s’exprimer et est parti en vacances.
D’accord, dans un premier temps, de livrer son témoignage, un prêtre concerné par la question s’est rétracté après réflexion, ne souhaitant pas s’exprimer sans l’aval de son évêque.

Un deuxième qui, comme Marcel Köhle, a quitté ses fonctions pour pouvoir vivre une vie amoureuse, refuse d’apparaître sur le devant de la scène. «Je suis serein avec ma décision, je ne la regrette absolument pas, lâche-t-il toutefois. Elle est le fruit d’un parcours personnel. J’ai réalisé en vieillissant des choses que je n’étais pas capable de voir à 25 ans.» Mais l’ancien homme d’Église «n’a rien à ajouter au débat»: «Si les choses doivent changer, elles changeront. Je n’ai pas la prétention de penser que mon cas puisse avoir une quelconque influence.»

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