“Confessions d’un prêtre marié” de René Gantier

Aujourd’hui, on l’appelle Monsieur. Pourtant, il y a longtemps, René Gantier a servi l’Eglise et il ne la renie pas. Or c’est là que le bât blesse : René Gantier, 70 ans, prêtre, est marié et père de famille, une situation qui dérange les pontes du Vatican, oublieux de leur propre passé : si le concile de Latran a imposé le célibat à ses prêtres en 1139, la moitié d’entre eux persistaient à prendre femme au XVe siècle et l’on compte au moins huit papes qui firent fi de l’interdit, en commençant par le premier, un certain Pierre de Rome.

L’histoire de René Gantier est belle et triste à la fois. Il y avait, dans la famille de René, Poitevin de naissance, beaucoup de religieux, et sa voie semblait toute tracée. Aussi, quand son curé s’enquit de son choix – « collège ou séminaire ? » – opta-t-il pour le séminaire. Il avait onze ans. « Je n’avais pas trop réfléchi. Et, à cette époque, quand on entrait au séminaire, on y restait ! » Peut-on parler de vocation ? René lui-même s’interroge aujourd’hui.

Puis il y eut le service militaire et les « missions étrangères » de Paris, la prêtrise – un grand jour –, et le départ pour le Vietnam, en 1961, après une licence de théologie à Rome. Quatorze ans de Vietnam comme vicaire et comme professeur. « C’était la guerre. le vietcong rôdait, les B52 bombardaient de jour, de nuit. Avec des réfugiés, à Hué, j’ai passé des semaines coupé du monde ».

En 1975, il regagne la France, sur ordre de son évêque – obéissance toujours –, « avec une valise et c’est tout ». Désorienté, le curé : « J’avais perdu pied par rapport à l’Eglise ». A Pontoise, il rencontre Danièle. Des amours qui naissent « pas à pas, mois après mois » et débouchent sur un mariage parce que René n’aime rien tant que « la logique ». Nous sommes en 1981. Ses supérieurs ne prennent pas vraiment ombrage de cette volte-face, en fait ils paraissent s’en désintéresser. Commencent les tribulations du couple en France, des petits boulots ici et là, un élevage de lapins qui périclite aussitôt, une errance de vingt ans qui le mène dans le Gers puis en Bretagne où il vit aujourd’hui.

Prêtre, René l’est toujours. Simplement, il a « quitté le ministère, comme beaucoup ». « Ils ont essayé de me retenir mais, quand ils ont appris que j’étais marié civilement, ils ne pouvaient plus rien faire. »

Le pape prie pour lui

Très vite, des enfants naissent, deux garçons, deux filles, 20, 18, 16 et 12 ans. « Une vie d’homme normal, mais très difficile, pour ma femme et surtout pour les petits, coupés de nos familles respectives qui n’acceptaient pas mon départ de l’Eglise. Pour eux, ça a été très dur. D’ailleurs, tous les enfants de prêtres mariés ont des problèmes ».

Combien sont-ils, ces « prêtres mariés » ? On ne sait trop. Le Service des vocations, à Paris, avance le chiffre de 6.000 ou de 8.000, d’autres, sans doute pour minimiser l’ampleur du phénomène, parlent de plusieurs centaines.

En juillet 2000, année jubilaire du pape, René écrit à Jean-Paul II, conscient d’avoir « pêché contre l’Eglise », implorant son « pardon », lui demandant s’il ne pourrait pas, bien que marié, « avoir un ministère sacerdotal ». « Je me doutais bien que la réponse serait négative ». Et ce fut le cas : « Il me fut répondu, un mois après, par son secrétariat particulier, que le pape priait pour moi et ma famille et que la  »Congrégation pour le Culte et la discipline des sacrements » – l’organisme qui s’occupe de ça – transmettait ma requête à mes anciens supérieurs ».

Enfin dispensé des engagements du célibat, René peut épouser Danièle à l’église, c’était son souhait le plus cher, réalisé en novembre dernier. Une union bénie par le futur évêque de Beauvais. C’en est fini de la clandestinité. Mais il y a une contrepartie : René est, selon la formule vaguement infamante, « réduit à l’état laïc ». Néanmoins, il se sent « le même qu’avant ». Et c’est la raison de son combat : « Comment se fait-il que chez les Orientaux on puisse être à la fois prêtre et marié, et que ce soit impossible dans notre bonne et vieille Eglise latine ? » Il y a bien quelques pasteurs protestants, qui ont pris femme et qui, plus tard, se sont convertis au catholicisme. Il y a aussi, cas plus douloureux, ces prêtres, dont ignore le nombre, qui dissimulent leurs amours, ne voulant courir le risque de perdre leur ministère, et dont les albums de famille sont désespérément vides. « L’un d’eux, raconte René, m’a écrit pour me dire  vous ne pouvez pas faire quelque chose pour moi ? J’ai une compagne et trois mômes ». Le plus souvent, la hiérarchie finit par avoir vent de ces doubles vies, mais ferme les yeux : « prêtres avec amies », le sujet est tabou. Un « silence organisé » que dénonce l’organisation « Plein Jour », association de femmes « en lutte pour l’abolition de la règle du célibat des prêtres ».

« J’ose parler »

Prêtre et fier de l’être, quoique n’exerçant plus, René, lui, ne se cache pas. Certains lui ont suggéré : « Quittez ce  »Moloch institutionnel », vous n’y changerez jamais rien ! » Or il veut justement « rester dans l’institution pour la réformer » : « Ce que j’attends pour moi ? Quelque chose de simple, pouvoir célébrer la messe dans une petite communauté, des personnes âgées, des jeunes, peu importe. Ce n’est pas une revendication exorbitante ! » Il a un argument, a priori imparable : « Il n’y a pas assez de prêtres. Alors, pourquoi refuse-t-on l’aide de gens comme moi ? L’Eglise est-elle vraiment fidèle à sa mission de prêcher l’Evangile à tous ? C’est cela, mon message. Mais  »ces gens-là » ont une position qu’ils veulent défendre coûte que coûte. Les prêtres mariés, on les oblige à disparaître, ils n’ont pas droit à la parole. Moi, j’ose parler, sans amertume et sans haine ».

Voilà pourquoi le témoignage de René Gantier, s’intitule « Confessions d’un prêtre marié » : « Confessions avec un « s », confession de ma faute mais aussi confession du fait que je suis toujours chrétien ».

« Confessions d’un prêtre marié », aux éditions Saint Augustin.

Source : Philippe Brassart – Ladepeche.fr – Févier 2003