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Interview de Jacques Gaillot : L’Eglise appelée à une renaissance !

 

(Nous n’oublions pas que Jacques Gaillot, pardon Mgr Jacques Gaillot est
Président d’ honneur de Plein Jour )

Mgr Jacques Gaillot : « L’Église est appelée à renaître »

 
L’évêque rebelle, devenu rare dans les médias, nous a accordé une interview sur la crise actuelle au sein du catholicisme. Iconoclaste.
Propos recueillis par Jérôme Cordelier
Publié le 12/03/2019 à 06:53 | Le Point.fr
Il fut l’évêque rebelle de l’Église de France, et il l’a payé cher. En 1995, Mgr Jacques Gaillot fut écarté par Rome de « son » diocèse d’Évreux, qu’il dirigeait depuis treize ans, parce qu’il intervenait tous azimuts dans les médias, d’une parole libre, et que sa hiérarchie s’en offusquait. Il ne fut pas démis de ses fonctions, mais « transféré » comme évêque de Partenia, un diocèse fantôme sans églises ni catholiques depuis des siècles, sur les hauts plateaux près de Sétif, en Algérie. Le prélat, aujourd’hui âgé de 84 ans, a été « réhabilité » par le pape François, qui l’a reçu longuement en tête-à-tête à Rome en 2015, et conserve sa liberté de parole, mais il n’accorde plus d’interviews, ou très peu.
Mgr Gaillot vit – depuis vingt ans – dans un couvent tenu par des religieux spiritains, congrégation fondée au XVIIIe siècle, derrière le Panthéon à Paris, et continue, discrètement, à mener les combats auxquels il a dédié sa vie. Il préside toujours l’association Droits devant !, qu’il avait fondée avec Albert Jacquard et Léon Schwartzenberg, et continue d’aider des familles de migrants hébergées, grâce à l’association Droit au logement, dans un gymnase du 8e arrondissement, derrière l’église Saint-Augustin, « et pas loin de l’Élysée », dit-il de son œil bleu malicieux. Mgr Gaillot visite aussi des prisonniers, dont Yvan Colonna, depuis quinze ans, dans sa prison d’Arles, ou aussi Georges Ibrahim Abdallah – chef de la Fraction armée révolutionnaire libanaise (Farl), condamné à perpétuité pour complicité d’assassinat en 1987 – à Lannemezan, au pied des Pyrénées. Et, « Algérien dans l’âme », il suit, au jour le jour, l’actuelle révolte de « ce peuple admirable, jeune, dynamique ».
Nous avons proposé à Mgr Gaillot de sortir un instant de son silence médiatique pour commenter les événements qui secouent l’Église catholique. Comme vous le verrez, l’homme n’a rien perdu de sa liberté de parole, ni de sa capacité à appréhender le présent et l’avenir avec espoir. « Je suis un homme d’espérance, lance Jacques Gaillot, c’est ce qui me vient de la foi. L’Évangile n’est pas enfermé dans une institution. Partout dans le monde, on trouve trace de la vitalité de l’Église ; ils sont nombreux, les hommes et les femmes à tracer leur sillon et à faire vivre leurs convictions chrétiennes. » Comme lui-même, Jacques Gaillot, évêque de Partenia.

Entretien avec un iconoclaste.

Le Point : Vous qui avez toujours eu une grande capacité d’indignation, êtes-vous révolté, et de quelle manière, par ce que vous entendez sur l’Église aujourd’hui ?
Jacques Gaillot: Mon regard ne se porte pas habituellement sur l’Église, mais sur le monde de l’exclusion : les sans-abri jetés à la rue, abandonnés. C’est inacceptable ! Quand ils débarquent à Paris, ces hommes, ces femmes, ces enfants n’ont plus qu’un seul bien : leur dignité. Ils s’entassent au bord du périphérique ou sous les ponts. C’est une honte ! Personne, à travers le monde, ne veut des minorités qui sont à la recherche d’une terre et d’un avenir. Voilà ce qui m’indigne, avant tout, aujourd’hui. Pour répondre à votre question, ce que j’entends dire sur l’Église ne me révolte pas. J’ai toujours préféré le sort des individus à celui des institutions, et, en ce moment, je suis du côté des victimes d’abus sexuels. Leurs paroles me touchent profondément. Leurs blessures deviennent les miennes.
Le film de François Ozon sur l’affaire Preynat, un documentaire d’Arte sur des abus sexuels commis par des prêtres sur les religieuses… L’Église est fortement interpellée par la société, en France en particulier. Avez-vous vu ces films ? Comment réagissez-vous ?
J’ai aimé le film de François Ozon, qui est respectueux et plein d’émotions. Comme il est difficile pour la vérité de sortir de l’ombre et venir au jour ! Le secret est tellement enfoui et protégé ! C’est un lourd couvercle à soulever. Les familles concernées se divisent et sont ébranlées. Personne n’en sortira indemne. Mais « la vérité vous rendra libre », dit Jésus. Le documentaire sur les religieuses abusées sexuellement par des prêtres a été un choc. Je me suis senti humilié et indigné devant l’injustice faite à ces religieuses. Comme le disait Victor Hugo : « On fait la charité quand on n’a pas su imposer la justice. » La charité suppose la justice. On l’avait oublié.
Ressentez-vous actuellement une « cathophobie » en France ?
Je ne l’ai pas constaté. Il y a surtout une suspicion sur les prêtres, qui leur cause une grande douleur, même quand ils ne l’expriment pas. J’en souffre avec eux.
L’Église de France est-elle de plus en plus réactionnaire, comme le montre l’historien et sociologue Yann Raison du Cleuziou dans son dernier livre, Une contre-révolution catholique (Seuil) ?
Il y a toujours eu une frange conservatrice dans l’Église de France. Elle est influente et se fait entendre aujourd’hui. Le discours identitaire a le vent en poupe. Affirmons notre foi. Faisons part de nos convictions. On ne peut pas tout accepter. Si l’on fait comme tout le monde, on n’a plus rien à dire. Ce discours identitaire peut être rassurant, mais il ne va pas au cœur de l’Évangile, à savoir la solidarité avec ceux que la société délaisse. « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli. » Si l’on vibre à de telles paroles, on peut être sûr de ne pas être comme tout le monde !
La condamnation du cardinal Barbarin marque-t-elle un tournant pour l’Église de France ? Remet-elle en cause son système de gouvernement ?
La condamnation et la démission du cardinal sont des actes forts qui parlent plus que tous les discours. C’est une victoire pour les victimes, présentes et à venir. Une page est enfin tournée. La culture du secret appartient au passé. La transparence est appelée à s’exercer à tous les niveaux de l’Église. Les abus sexuels doivent être dénoncés et portés à la connaissance de la justice. La tolérance zéro devient la règle. Nous sommes tous des citoyens soumis à la justice des hommes. L’État laïque s’est imposé. Cela fait beaucoup de changements ! Les mentalités ont besoin de temps pour évoluer. Ces nouvelles pratiques prendront du temps. Il faudra une génération.
La société française est-elle entrée dans une « ère post-chrétienne », comme le souligne le directeur de l’Ifop, Jérôme Fourquet, dans son dernier livre, L’Archipel français (Seuil) ?
Je le crois. Nous avons basculé dans un monde nouveau. Il y a une nouvelle façon pour l’individu d’habiter l’espace et le temps et de vivre sa foi s’il est croyant. L’Église catholique en France est devenue minoritaire, avec un effacement de ses structures et de sa culture. Elle n’est plus une référence. On se passe d’elle. Mais l’Évangile est toujours jeune. Il n’est pas cantonné dans l’institution de l’Église. Il continue sa course, tourné vers l’avenir, hors frontières et hors de tout cadre religieux. Il est vécu en pleine modernité, porté par des femmes et des hommes libres, solidaires des plus démunis.
Le pape François prend-il les bonnes décisions pour lutter contre les abus sexuels, notamment depuis le sommet de Rome ?
 
Ce sommet réunissant les présidents des conférences épiscopales du monde entier est une première. Il a permis aux évêques d’entendre ensemble les témoignages des victimes, qui étaient forts. On a même vu certains remués par ces récits. Ainsi, beaucoup ont pu comprendre que la pédophilie n’était pas réservée à certaines régions du monde. Elle est partout, y compris dans leur propre Église. Mais le discours final du pape m’a déçu : j’attendais des actes forts qui ouvrent l’avenir. Par exemple, revenir sur le statut du prêtre. Il aurait été intéressant que le pape mette sur la table la question du célibat des prêtres. C’est une interrogation chez beaucoup de gens chrétiens ou pas.
Le pape vous avait reçu en tête-à-tête en 2015. Continuez-vous de le soutenir ?
Je suis à fond avec le pape François qui porte le printemps de l’Évangile. Cela ne m’empêche pas de le critiquer quand il a des paroles que je trouve regrettables : ainsi, à propos de son soutien à des évêques pendant son voyage au Chili, de son appréciation sur le « genre », de sa réflexion sur les homosexuels…
En quoi ce pape restera-t-il dans l’histoire ?
Il restera pour moi le pape de l’ouverture, franchissant les frontières en donnant la main aux migrants.
Y a-t-il des moments où il vous déçoit ?
Hélas, oui ! En ce moment, je suis déçu de voir que les réformes de fond se font toujours attendre. Le droit de l’Église reste inchangé. La réforme de la curie romaine n’est toujours pas faite.
Est-il entravé dans son action par un pouvoir gay omniprésent au Vatican, comme le soutient le journaliste et chercheur Frédéric Martel dans son livre Sodoma ?
Je n’ai pas lu ce livre, mais je me souviens du titre d’un autre, « François au milieu des loups ». Le pape a des ennemis. Des cardinaux expriment leurs désaccords avec lui. Que François puisse rester un homme libre au Vatican relève de l’exploit ! Mais l’existence d’un « pouvoir gay omniprésent » au Vatican me surprend et me laisse perplexe.
 
Les réactionnaires sont-ils en train de gagner au sommet de l’Église ?
Je ne l’espère pas. J’attends de la part de François des initiatives qui surprendront. François d’Assise, dont il a pris le nom, fut un réformateur radical de l’Évangile.
L’existence même de l’Église catholique est-elle menacée par la crise actuelle ?
L’Église catholique n’est pas appelée à disparaître, mais à renaître. Les bouleversements qu’elle connaît préparent cette difficile naissance. Les braises du Ressuscité ne sont pas éteintes. La sève de l’Esprit saint continue d’irriguer le peuple de Dieu. Je suis heureux de vivre cette époque qui prépare un printemps à l’Église.
Pourquoi n’y a-t-il plus de voix forte qui porte la parole de l’Église, en France notamment ?
Nous traversons une zone de turbulences. En France, particulièrement. La parole est absente. Quand les Gilets jaunes ont commencé à descendre dans la rue, en novembre dernier, j’aurais aimé qu’une voix de l’Église se fasse entendre pour faire briller la justice, étant donné l’injustice sociale dont nous souffrons tous et les inégalités qui ne cessent de se creuser.
Avez-vous toujours du ressentiment vis-à-vis de cette Église romaine qui vous a écarté ?
Je n’ai jamais eu de ressentiment envers l’Église romaine. Heureusement ! On vit mal quand on a du ressentiment dans son cœur. J’ai souffert d’une blessure d’injustice. Mais l’Église a su m’ouvrir un chemin qui m’était inconnu pour l’Évangile. Je lui en suis reconnaissant.
S’il y avait une décision importante à prendre pour changer l’Église, laquelle serait-elle, de votre point de vue ?
J’ai conscience qu’une décision, si importante soit-elle, ne pourrait pas changer l’Église. Il en faudrait beaucoup… Je me risque cependant à en proposer une. Dans des pays qui en ressentent la nécessité, nous devrions pouvoir appeler des femmes et des hommes d’expérience, mariés ou pas, ayant un travail, pour exercer un ministère dans l’Église. Je n’ai jamais été hostile à des prêtres mariés. Mais pourquoi ne pas commencer par ouvrir cet accès aux femmes ? Ces changements significatifs devraient se faire avec l’accord des communautés et de l’évêque, et pour un temps donné. Il ne s’agirait plus d’attendre des candidats qui se présentent, mais de prendre l’initiative de l’appel en fonction des besoins de l’Église.

 

 

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